Evguéni. (Extrait de la nouvelle)


Le soleil incandescent l’oblige à plisser les yeux. Au loin, on ne devine qu’une étendue lisse et impavide. Pas un écueil, pas une brise indue pour en briser la monotonie. Assis sur un mouchoir de métis à carreaux bleus, Evguéni laisse s’écouler les grains de sable opalin entre les sarments durs et tors de ses doigts. Il en admire la fluidité magique. Le petit mont grenu qui pousse entre ses orteils nus le fascine. Comment de si petites choses peuvent-elles, de leur insignifiance, bâtir des modèles si parfaits ? Il repousse une casquette collante de sueur sur sa nuque ravinée par l’âge. Durant toutes ces années de labeur salé, à bord de son vieux bateau de bois, il avait âprement sillonné la vaste mer intérieure en quête de poissons pour nourrir la population littorale. Combien de fois était-il revenu guidé par l’amer de briques rouges qui surplombait les toits ocreux d’Aralkoum? Sur les kilomètres de côte qui enchâssent son village de pêcheurs, on pouvait autrefois entendre les filets sécher au vent brutal qui fouaillait l’orée des hameaux ras. Tout le monde, en ces temps-là, vivait de la palangre. Tout le monde se satisfaisait sans détour de cela. Et tout le monde s’enorgueillissait de posséder ce réservoir maritime. Immense et intarissable.

C’était autrefois.

Il y a si longtemps qu’Evguéni peine à s’en souvenir. Depuis le grand malheur, il ne parvient plus à se remémorer les images, les couleurs. Ou alors peut-être sa mémoire s’y refuse-t-elle… Pourtant jaillissent parfois, geysers trop longtemps contraints, les souvenirs fugaces d’embruns iodés, d’odeurs fortes de poisson, dans la cale, de sifflements aigus dans le creux de l’oreille quand le vent sournois vire au sud.

Un jour certain, il a su que sa dernière campagne de pêche était arrivée, Evguéni avait alors transmis son savoir au fils, l’unique, né de ses étreintes passagères avec Naïa. Et le vieux bateau à la rude coque de chêne blond avait à nouveau déchiré l’écume pour de lointaines saisons. Le fils avait fait installer tout l’équipement moderne qui manquait à bord. Une technologie mystérieuse pour Evguéni qui n’avait jamais eu besoin que des étoiles, du vent et de l’instinct de celui qui savait les événements avant même qu’ils ne se produisent. Mais le fils lui avait présenté les choses comme nécessaires et c’était bien ainsi. Il était devenu le continuateur, ainsi que son père avant lui et il devait bien prendre sa vie en mains dorénavant. Evguéni avait accepté sans peine de renoncer à la mer car elle se trouvait désormais entre de bonnes et vigoureuses mains. Il aimait son fils et cet amour tenait lieu pour celui-ci de visa.

(…)

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