Pépé Kerbellec

Une histoire pour les enfants et les adultes qui ont gardé leur âme d'enfant.

( Texte intégral ) 


     "Chouette! Quand est-ce qu'on y va, dis, quand est-ce qu'on y va?

   -Finis d'abord ton bol de céréales, Alexandra, et puis il faut que je termine mon repassage, que je fasse la vaisselle, que je téléphone à ton père pour annuler ta visite chez lui, qu'on passe prendre de l'essence, qu'on…

     -Rhoooooo!…..

     -Je disais ça pour t'embêter, mon bichon. Allez hop! Juste les céréales et on file."

    Ce matin, maman elle a eu une super géniale idée. C'est pas souvent, parce que ses idées c'est toujours des idées de maman. Du genre: si on allait faire les magasins? Si on se payait une nouvelle coiffure juste pour nous deux? (C'est toujours pour elle, je suis pas si bête). Si on sortait au parc? (Celui où il n'y a même pas de jeux. Rien que des arbres, des fleurs, des crottes de chiens et des vieilles dames qui te regardent en ronchonnant comme si c'est toi qui les as faites les crottes). Alors que là, c'est une idée que même moi j'aurais pu l'avoir. On va aller voir Pépé Kerbellec!

Pépé Kerbellec, c'est pas mon Pépé. Faut pas confondre. Mon Pépé, c'est Pépé de Servettaz. D'abord Pépé Kerbellec, lui, il a pas de femme. Elle a disparu en Quarante qu'il m'a dit quand je lui ai demandé. La Quarante, c'est un pays que je connais pas mais ça doit être drôlement loin de chez lui parce que Pépé Kerbellec il avait des ruisseaux de larmes sur les joues quand il m'a dit ça. Il a jamais retrouvé Mémé Kerbellec. C'est dommage parce qu'elle était belle, Mémé Kerbellec. Et jeune aussi. On le voit bien sur les photos au-dessus de la cheminée.

    Pépé Kerbellec, lui, il a fait la guerre, la vraie, celle de la mort qui tue. En Quarante aussi. C'est là-bas qu'il a perdu Mémé Kerbellec.

    Et puis, tout le monde l'appelle Pépé Kerbellec dans son village. Même quand c'est pas leur Pépé et même quand c'est des gens bien plus vieux que lui, avec encore moins de cheveux. Bizarre!

     Pépé de Servettaz, il y a que moi qui l'appelle Pépé parce que je suis une petite de C.P. Et puis il a pas d'autre petite-fille. Mes parents, ils ont pas eu le temps de me faire un petit frère. Papa il est parti de la maison avant. Même si maman elle dit à travers ses dents que c'est tant mieux, moi j'aurais quand même bien aimé avoir un petit frère pour jouer et pour recevoir les claques à ma place quelquefois.

    Et surtout, Pépé Kerbellec il habite pas la montagne comme Pépé Servettaz. Non, il habite la CAMPAGNE!

    C'est coule la campagne. On n'a pas la campagne chez moi à Paris, dans le treizième. D'ailleurs il faut qu'on aille très, très, très loin avec la Touinnego de maman pour trouver la campagne de Pépé Kerbellec.

      Pourquoi c'est coule la campagne? Parce que!

###

     Avec maman, on a roulé vingt-douze heures. Au moins. En fait, je sais plus parce que je me suis endormie. J'avais dit à Tristou, mon nounours, de surveiller la route à ma place avec son œil qu'il lui reste mais il a fait dodo aussi. C'est malin!

     Quand on arrive près de chez Pépé Kerbellec, je reconnais. Il y a une rangée d'arbres géants à l'entrée du village. Ils sont tellement trop géants que ça fait presque la nuit sur la route. A chaque fois, j'essaie de les compter pour savoir combien il y en a mais ils avancent trop vite et j'arrive pas.

     La maison de Pépé Kerbellec, c'est pas une maison, c'est une ferme. C'est facile à savoir parce qu'elle est dans la campagne de la campagne. Il faut sortir du village et rouler sur un chemin où la voiture de maman elle rebondit en faisant cling-clang. Et à chaque fois maman elle dit:

        " On se croirait à Disneyland!"

      Ça me fait rigoler quand elle dit ça parce qu'une fois, à cause du chemin, j'ai vomi mon goûter sur le siège de la voiture comme quand j'ai pris le train de la mine fantôme. J'avais mangé du riz, je me souviens. Il en reste un peu de collé sur la moquette de la voiture.

      Quand on entre dans la cour, il y a Pépé Kerbellec qui nous attend, assis sur son banc à côté de la porte de la cuisine. Il a quand même pas attendu vingt douze heures?!

      Je suis tellement contente de le voir que je crie de toutes mes forces dans la voiture en sautant si haut que je me cogne la tête au plafond; mais ça fait même pas mal:

       "Pépééééééééééééééééé!"

      Il peut pas m'entendre. La voiture est fermée. Et puis il est un peu sourd des oreilles aussi.

     Tristou est content aussi. Seulement, il peut rien dire parce que, en sautant, je suis retombée sur sa figure, le pauvre. Je regarde. Ouf! Je lui ai pas écrabouillé l'autre œil avec mes fesses. Il a eu de la chance!

        Maman elle rigole. Pourtant d'habitude elle aime pas que je crie. Surtout la nuit. Mais là c'est le jour, alors…

        "Alexandra, attends donc qu'on soit arrêté, mon trognon."

       La voiture freine juste devant Pépé Kerbellec. Maman elle a même pas le temps de défaire sa ceinture que j'ai enlevé la mienne et que je suis dehors. Oui, je sais, maman elle veut pas que j'enlève ma ceinture toute seule. Elle dit que c'est dangereux sur la route. Mais là on n'est plus sur la route alors je peux, d'abord!

      Pépé Kerbellec, il se lève, lentement. Je fonce sur lui. J'ai mis mes baskets rose-fluo, celles qui vont très vite à la gym de l'école. Je saute dans les bras de Pépé Kerbellec. Il retombe sur son banc en faisant "ouf" avec sa bouche et "clac" avec son dentier. Je suis tellement contente que je le serre dans mes bras comme si c'était papa. Presque.

       Il sent bon la cigarette. Comme papa. Sauf que la sienne de cigarette, elle est tout le temps au coin de sa bouche. Une vieille cigarette jaune, usée. Il doit l'avoir au moins depuis qu'il est allé en Quarante parce que c'est toujours la même que je vois dans sa bouche. Elle fume jamais.

       Avec sa moustache grise et avec sa cigarette jaune, il me fait un gros bisou qui pique et puis il dit à maman comme d'habitude:

       "Alors, bon voyage?"

       Maman elle répond comme toujours:

       "Oh ! vous savez, avec ma vieille voiture…"

      Elle a qu'à en changer aussi si elle est pas contente. Moi je l'aime bien et Tristou aussi. Et papa aussi il l'aimait bien.

     Pépé Kerbellec, avec son pouce vers sa bouche, il nous demande si on veut boire un petit coup et, sans attendre qu'on réponde, il traverse les jolis rubans de plastique à l'entrée de la cuisine (C'est pour arrêter les mouches et les imbéciles, qu'il m'a dit un jour). Les imbéciles je sais pas, mais en tout cas les mouches, elles, elles passent. Y en a plein sur la table de la cuisine et autour de l'assiette qui est restée sur la table. Maman elle râle toujours quand je laisse mon assiette à la fin du repas. ¨Pépé Kerbellec il a pas de maman, lui, pour lui râler dessus. C'est trop bien.

      On boit un petit coup. C'est du cidre. Pour moi, c'est vraiment un petit coup parce que maman elle fait "holà" avec sa main à Pépé Kerbellec quand il me sert à boire. J'en ai pas eu beaucoup. On voit même encore le chiffre au fond de mon verre, ben zut alors!

       C'est pas grave. C'est bon quand même. Et puis Pépé Kerbellec il m'a fait un clin d'œil en me servant. J'ai compris. On se comprend toujours sans parler avec Pépé Kerbellec. Comme avec Tristou.

      On attend en silence avec Pépé Kerbellec. Alors maman elle demande à aller aux toilettes (C'est au fond du jardin, dans une cabane en bois où ça sent pas bon). Pépé, il me sourit avec son dentier rose et blanc.

       Maman, elle est sortie à travers les rubans de plastique comme une imbécile. Hop! vite il me remplit mon verre jusqu'au bord. Là, je peux plus voir le chiffre au fond de mon verre, c'est sûr. Je bois tout d'un seul coup avant que maman elle revienne.

       "Cusèque! il dit Pépé Kerbellec".

     Ça veut dire: "Dépêche-toi". Je bois tellement vite que le cidre il remonte dans mon nez. Ça me fait pleurer les yeux. Ça pique comme la linomade. Mais c'est super bon. Hein Tristou?

       Quand maman elle revient, j'ai juste le temps de me moucher dans ma manche avant qu'elle voie que mon nez il coule. J'ai peut-être bu trop vite parce que j'ai aussi des bulles dans mon ventre qui veulent sortir. J'ouvre la bouche et ça fait un bruit énorme comme il fait Maskime à la cantine avec sa bouche pour faire rigoler ses copains. Colette, la dame de la cantine, elle le gronde toujours mais lui il répond que son père il fait ça à table et que sa maman elle dit jamais rien.

      Pépé Kerbellec, il fait le même bruit que moi dans sa moustache grise mais en plus mieux. On rigole tous les deux. Maman elle fait ses yeux noirs qui demandent. Alors, Pépé Kerbellec il dit d'un seul coup:

       "Allez les Parisiennes, on va faire un petit tour de la propriété. Ça va vous dégourdir les jambes."

     On se lève. Les mouches sur la table s'envolent. On sort à travers les rubans de plastique. Avec les mouches.

       On suit Pépé Kerbellec. Je marche derrière lui. J'ai un peu mal au ventre et j'ai envie de faire pipi, mais je dis rien. Je suis pas pressée (un peu quand même) et puis je veux pas aller dans la cabane du jardin.

       Pépé Kerbellec, il va tout droit vers une petite maison en pierre avec une rangée de vieilles portes de bois toutes dégoûtantes.

      Quand on est à côté, ça sent mauvais. Pire qu'à la cabane du fond du jardin. Pépé Kerbellec, il ouvre le haut d'une des portes qui est coupée en deux. Il s'écarte et il dit:

         "Regardez mon dernier bébé!"

        Maman elle pince son nez avec ses doigts et elle se penche. Elle dit avec une voix de canard en respirant avec sa bouche:

        "Eh bien, Pépé Kerbellec, dites-moi, il est superbe!

        -Je l'ai appelé Ernest. C'est le prénom de mon voisin. Je peux pas le voir en peinture."

      Moi, je vois rien du tout. Je suis en C.P. mais je suis pas assez grande quand même.                                                        Alors, Pépé Kerbellec il me soulève avec ses mains pleines d'os et de taches marron. Il est fort. Je me penche par-dessus la porte. Ça m'écrase le ventre. Et là je le vois Ernaisse.         C'est un animal que j'ai jamais vu. Même au zoo ou dans les livres de Maryvonne, ma maîtresse. Il est énorme et tout rose comme un bébé. Enfin pas complètement tout rose parce qu'il a aussi des taches de caca sur le dos et sur les pattes. Il a un nez rond avec deux gros trous qui soufflent, des petits yeux noirs et une queue rigolote qui tournicote. Et surtout il a pas de poils! Comment ça se fait?

   "Tu vois, il me dit Pépé Kerbellec, il pèse trois cents kilos. Il n'en a plus pour très longtemps. Le mois prochain: couic!" Il passe sa main en travers de sa gorge. " Tu pourras manger du bon saucisson, du jambon, du boudin." Dans sa maison, Ernaisse il grogne de colère.

    Moi, je me sens pas bien. Je sais pas si c'est à cause de ce que Pépé Kerbellec il me raconte ou si c'est à cause du cidre. J'ai vraiment très mal au ventre. Je sens ma tête qui tourne. Maman elle me regarde et elle crie:

     "Alex! Mais enfin qu'est-ce qui t'arrive?"

      Là, en fait, c'est les céréales qui arrivent.

     Pépé Kerbellec, il a pas le temps de me reposer par terre. Je lui dégobille dessus. Les céréales, le cidre, et tout et tout. Il est vert-blanc-rouge de vomi.

      "Vous en faites pas, il dit à maman, j'en ai vu d'autres en Quarante."

      Il m'emmène à sa ferme. Maman, elle le suit en ronchonnant:

     "Ah! là, là, celle-là elle me fait tourner en bourrique. Elle a dû avoir mal au cœur dans la voiture et ça n'est pas passé."

       Pépé Kerbellec, il répond rien. Il a l'air embêté. Y a le vomi qui a colorié sa moustache grise. Moi je dis rien non plus. Je peux pas, je serre les dents pour retenir les céréales.

Pépé Kerbellec, il me couche dans son lit. Un vieux lit qui craque et qui sent bon la lessive propre. Y a une grande photo de Mémé Kerbellec sur le mur en face du lit. Elle est belle dans sa robe blanche!

       Tristou, il se met près de ma tête sur l'oreiller. Il rigole de moi. C'est même pas drôle! J'ai un mauvais goût dans la bouche et je me sens comme dans un bateau qui remue sur la mer. J'y suis allée une fois avec papa. C'est tout pareil.

        Maman elle a pris un gant de toilette et elle me nettoie la figure. C'est froid et ça fait du bien. Comme elle voit que mes yeux veulent m'endormir, elle me fait un gros bisou-câlin dessus pour qu'ils se ferment. Alors, avec ma bouche toute molle, je lui dis tout doucement en bâillant:

"Tu crois que Mémé Kerbellec elle reviendra, un jour, de la Quarante?"

FIN.

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