Kornog

Nouvelle primée au concours de Nouvelles de St Gilles-Croix-de-Vie.

Kornog.

Si le vent reste orienté au noroît, avec les courants de la renverse, je devrais être à quai vers les quinze heures. Foutu raffiot ! Cette barcasse a porté mon père et son père avant lui, mais là, je crois bien que c’est son dernier tour de pêche à mon « Kornog ». Pas un maquereau ou un lieu, en trois jours de mer, c’est-y pas malheureux ! C’était pourtant un bon plan à bouchains vifs avant la guerre ; avant la « der » en tout cas. Tout le monde à Saint-Jacques, enviait le canot du père Bellec. Faut dire qu’il le bichonnait, le lascar. Calfaté presque deux fois l’an. Repeint en blanc et noir. La ligne de flottaison rouge tracée juste la veille du pardon d’Août, pour faire baver comme des méduses les envieux, à la procession dans la baie. La mère, elle a jamais eu autant de soins, pour sûr. Mais la toile ça a fait son temps. Le train de sénateur, les lignes de chanvre et la touche au doigt, ça n’amuse plus que les vieux machins comme moi. Les fripés du cuir. Ceux qui ont de la corne dans les paumes. Les taiseux de la mer. Les marins qui lui parlent à voix basse de peur de la blesser.

Oh ! les jeunots rigolent bien maintenant. Je les vois le soir, au retour de la pêche. Ils disent rien mais leurs yeux se plissent quand ils regardent mon « Kornog ». Ils sifflent d’un air admirateur mais ils connaissent rien. Ils préfèrent leur monstre de plastique et de fer. «Leur matériel professionnel» comme ils l’appellent, avec au moins douze « s » dans le mot. Mais ils savent pas. Ils savent rien du tout.

Moi l’Etienne Bellec, je sais. Je sais flatter avec le dos de la main les bordages de chêne lisse, caresser la barre d’acajou usée par des générations de pognes calleuses ; et la base du mât, râpée par le bout d’attache du corps-mort. Le « Kornog », il a une peau de femme, avec son grain doux et ses cicatrices de souffrance. Enfin, je crois. Parce que la dernière femme que j’ai tenue dans mes mains, c’était Marithé. En cinquante sept, ou huit. Il y a un siècle pour sûr ! Celle-là, gast, c’était la seule qui aurait pu me crocher à terre ! Avec ses yeux de sorcelette et son rire franc comme une risée d’automne. C’était la mère de mes désirs et de mes enfants, pour sûr. Mais elle m’a pas attendu. Elle est partie en six mois. On en mourait encore à l’époque de cette saloperie-là ! Je l’ai vue cracher sa vie à gros bouillons sanglants. Du sang noir comme la terre de nos landes. Chienne de camarde !

Alors, pour oublier, j’ai repris la mer. Elle, elle m’a jamais fait de vacherie. Elle m’a charrié en son creux. Embruns et larmes mêlés. Maquereaux, ripons osseux, barsets d’argent. Et les doigts crevassés par le sel, le retour cinglant du fil brun, les ongles rognés par les heures passées à dénouer les lignes. Je m’esquintais la santé pour me sécher le cœur. J’étais trop mouillé de l’intérieur.

Mais maintenant, à soixante quinze ans aux Cendres, je me sens aussi vieux que mon « Kornog ». Ça m’a pris d’un coup cet hiver. Je sais pas pourquoi. Peut-être que j’aurais pas dû aller visiter le bateau dans la remise du gars Jobic . A deux pas de la maison, pourtant. J’avais plus de souffle en arrivant devant la porte. Il a fallu que je m’appuie au chambranle. Saleté de squelette, il me tenait plus droit ! L’année dernière encore, je descendais à la cale avec trois paniers d’osier sur le dos et les gueuses pour les lignes de fond !

Je suis entré pour parler au « Kornog ». Lui demander conseil. J’avais pas le choix, je crois. Qui d’autre m’aurait raconté ma jeunesse, mon sang alerte, les pêches prodigieuses, le rire de Marithé la seule fois où elle est montée à bord, ses mains fines et laiteuses, des mains de fille de la ville ?

Il était là, retourné et impudique, le mât couché contre le bordage. Je me suis senti gêné pour la première fois depuis qu’on se connaissait. Comme si je l’avais dérangé dans ses rêves. Dans l’ombre épaisse, avec ses longues rainures, on aurait dit un baleineau échoué. Il respirait. Oh ! je suis pas fou, pour sûr qu’il respirait. Un souffle rauque, profond. Je l’ai entendu. Il y aurait personne pour me croire si je le disais. Pourtant, je jure sur les boucles brunes de Marithé qu’il respirait !

On est resté longtemps tous les deux, l’un contre l’autre. Sans parler. Je lui ai caressé les flancs pour l’apaiser. Pour m’apaiser.

Quand je suis ressorti de la remise, la lune achevait sa course au-dessus de la pointe de Steraven. Elle ponctuait le clocheton de La Palud, qui se découpait comme un « i » sur le lointain. Pâle, et grosse de mon souci, elle m’indiquait la voie à suivre.

C’est un sacré temps de chien qu’il y a eu la nuit dernière, pour sûr. A la radio, ils s’étaient pas trompés ! Il craquait de partout mon vieux « Kornog » Il a fallu que je capeye dur. Rien qu’au tourmentin. Mon « Kornog » a embarqué au moins douze mille litres d’eau de mer ! Sans jamais rechigner. C’est un costaud. Comme moi. On a tenu bon, c’est pas encore cette fois-ci qu’une lame nous emportera, pour sûr.

Au petit matin, le soleil a reparu. Une brise légère a chassé le grain. Le bateau a quitté sa gîte. Les premiers rayons ont réchauffé nos vieux os, nos membrures fatiguées. Caresses douces après la tempête. J’aurais voulu allumer une cigarette mais elles étaient trempées dans la poche de mon ciré et j’étais trop fatigué pour faire ce geste, sans doute. Tant pis. Il n’ y a plus qu’à attendre. Le bateau file droit vers la côte. Brave petit compagnon !

Je repense à tous ceux qu’ont pas eu ma chance. Tous ceux qui sont pas revenus de la pêche. Ils pourraient remplir le cimetière, pour sûr. Le gars Antoine avec sa grande gueule de faraud, parti à vingt ans. Et Pierrot Berchet, un solide, celui-là. Il était passé à travers les balles nazies, pour tomber de son dragou comme une ancre, une belle nuit de quart, en soixante-trois. Son collègue a rien entendu. Et puis le petit Jules, le mousse du Gwenaëlle II. Et tous les autres, aux visages blêmes, qui défilent dans ma mémoire et qui ne donneront plus jamais à personne de nouvelles du large.

Ah ! Marithé comme tu me manques, toi aussi. Personne le croit, mais j’ai jamais eu aucune femme après toi. Vrai ! Aucune n’avait ton sourire de sirène et tes yeux toujours pleins d’imprévu nocturne. « Mon  ‘Tienne , tu me glissais dans le creux de l’oreille, si on froissait le lin blanc?

File « Kornog » et ramène-moi vite vers la terre de mes parents. On m’attend au quai.

J’ai froid. Les mouettes qui geignent au-dessus du bateau ne parviennent pas à m’extraire de ma torpeur. Qu’est-ce qu’elles espèrent ces crieuses, ces fouailleuses de vent? Pas de pescaille aujourd’hui, mes belles ! Plus tard peut-être. Allez donc suivre le fraîchin des « professionnels ».

Le roulis me berce. Quelle heure est-il ? Probablement sept-huit heures au soleil …

L’eau de reste clapote au fond du bateau. Musique régulière. Chuin-clac, chuin-clac… Mon « Kornog » claudique. Comme moi, depuis l’hiver. Arthrosé lui-aussi. Je suis ballotté de droite et de gauche sans pouvoir me tenir ferme. Nous voilà beaux tous les deux !

J’ai la tête trop lourde. C’est plus de mon âge, faut croire, ces expéditions ! Le gars Jobic avait peut-être raison quand il me disait que je devrais remiser les lignes. Mais, je voulais pas devenir comme lui : ce vieux débris qui colle toute la journée sa couperose derrière ses vitres à ruminer les heures perdues, à remâcher comme un vieux bout de chique ce qu’on avait été et ce qu’on n’était plus. Moi, je voulais continuer à être. Quand on n’est plus à naviguer, on est foutu. On reste une algue morte accrochée à sa bicoque et qui attend qu’une marée plus forte l’arrache pour l’emmener au large, rejoindre celles qui ont appareillé pour de bon.

Demain, je retournerai en mer. Et le jour d’après. Jusqu’à ce que mes os craquent, que la moelle en jaillisse. Parce que j’en ai trop vu de ces marins d’avant, chez la Rosalie. Ils ont tous posé leur casquette sur le zinc du « Café aux Haas», encalminés dans la pétole de leurs souvenirs. Ils les égrènent jusqu’à plus soif. Des souvenirs de pêches miraculeuses, des souvenirs creux comme la carcasse d’un tourteau à la mue. Ils s’inventent une vie passée, plus longue que le siècle. La nostalgie vineuse dégoutte de leurs cirés défraîchis et poisseux.

Surtout pas ça ! Mon vieux en est mort, la mère l’a suivi dans le mois, mais moi je suis encore bien vivant, pour sûr…



*****


-Eh Jo, viens voir ! Ce serait-y pas la barcasse de l’Etienne Bellec là-bas, au levant ? Elle a l’air dans un sale état. Elle cale drôlement ras. L’aurait-y pas eu des ennuis, ce vieux fou. ? Faudrait plus qu’il prenne la mer à son âge. Si au moins il s’était décidé à remiser son « Kornog » pour se payer un bon bateau neuf, comme le mien. Ah ! c’est pas faute de le lui avoir dit sur l’air des lampions, pourtant.

Bon, un dernier casier à la remonte et on va aller le voir. Il aura bien un tuyau sur les bancs de maquereaux à nous offrir, le filou, et par la même occasion un petit coup de rouge…

-Ah ben ça ! les écoutes traînent dans l’eau. Il a dû avoir un drôle de coup dur…Qu’est-ce qu’il a fabriqué ?…Et pourquoi donc qu’il s’est entortillé au mât?

« Ohé! l’Etienne, ça va ?..»

-Sacré Nom de Dieu !…Quelle saloperie ! Mais…il est mort le pauvre bougre.…Et depuis trois jours au moins, vu comment la mer l’a amoché !


FIN.

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